Culture et médias

The Brutalist : comment l’IA a affiné le hongrois d’Adrien Brody et Felicity Jones

Pour rendre plus juste le hongrois parlé dans The Brutalist, l’équipe du film a eu recours à Respeecher, un outil d’IA vocale. Des retouches discrètes sur les voix d’Adrien Brody et Felicity Jones, pensées comme un travail de postproduction, qui soulèvent pourtant des questions majeures sur l’authenticité artistique.

Un monteur son ajuste des dialogues dans un studio, tandis que deux acteurs enregistrent derrière une vitre.
Illustration : Actu.ai

À l’écran, une prononciation imparfaite peut suffire à faire sortir un spectateur bilingue d’un film, même lorsque la performance d’un acteur est saluée. C’est précisément sur ce terrain très précis que The Brutalist a utilisé l’intelligence artificielle : non pour créer de nouveaux personnages ni pour remplacer ses interprètes, mais pour retoucher certains éléments des dialogues hongrois d’Adrien Brody et de Felicity Jones.

Le choix est devenu un sujet de débat à mesure que les usages de l’IA se multiplient dans le cinéma. Réalisé par Brady Corbet et attendu dans les salles françaises le 12 février 2025, le film raconte le parcours de l’architecte fictif László Tóth. Son ambition esthétique, notamment son recours au format VistaVision, contraste avec un budget annoncé de 10 millions de dollars. Dans ce cadre, l’assistance algorithmique a été présentée comme une solution pragmatique à une difficulté linguistique concrète.

Ce qui a été modifié dans les dialogues

Le monteur Dávid Jancsó a expliqué avoir utilisé Respeecher, un logiciel développé par une entreprise ukrainienne spécialisée dans les technologies vocales. L’objectif n’était pas de refaire intégralement les répliques des deux acteurs, mais d’ajuster des sons particuliers de leurs dialogues en hongrois.

La nuance est essentielle. Dans un film, la voix ne se limite pas à une suite de mots correctement prononcés : elle porte le rythme, l’émotion, le souffle, l’hésitation et l’intention de jeu. Remplacer entièrement une prise vocale risquerait donc d’altérer la performance. L’approche décrite par Jancsó relevait plutôt de la retouche : corriger ici une lettre, là une voyelle ou un phonème dont la réalisation pouvait trahir l’origine non hongroise d’un interprète.

Élément du travail sonoreCe que l’équipe a indiqué
Voix concernéesLes dialogues hongrois d’Adrien Brody et Felicity Jones
Outil employéRespeecher, une technologie d’IA vocale
Nature des retouchesAjustements ciblés de prononciation, notamment sur des lettres et des voyelles
Intention affichéePréserver les performances tout en améliorant la précision linguistique
Contribution du monteurDávid Jancsó a indiqué que certaines de ses propres vocalisations avaient pu être intégrées au processus

Cette méthode repose sur un modèle vocal construit à partir des caractéristiques d’une voix. L’outil peut alors intervenir sur certains segments sans nécessairement modifier tout le reste de l’enregistrement. La technologie n’élimine pas pour autant le travail humain : il faut identifier les passages à corriger, juger si le résultat est crédible et s’assurer qu’il s’insère naturellement dans le montage sonore.

Pourquoi le hongrois est-il difficile à restituer ?

Apprendre un texte dans une langue étrangère est une compétence courante pour les comédiens. Cela ne garantit pas qu’un locuteur natif y entendra une prononciation entièrement naturelle. Le hongrois pose un défi particulier aux interprètes anglophones, en raison de sa phonétique et de son système vocalique, qui ne correspondent pas à leurs repères habituels.

Les voyelles, par exemple, peuvent se distinguer par leur durée ou leur qualité sonore. Des consonnes peuvent également demander des placements de langue, des enchaînements ou des contrastes absents de l’anglais. Pour le public qui ne parle pas hongrois, ces écarts peuvent passer inaperçus. Pour un spectateur familier de la langue, ils peuvent au contraire compromettre la crédibilité d’un personnage, surtout lorsque l’identité culturelle et l’exil sont au cœur du récit.

Cette difficulté ne dit rien du sérieux du travail accompli par les acteurs. Une préparation linguistique permet d’acquérir le sens, la musicalité et les intentions d’un texte. Atteindre, sous la pression d’un tournage, une précision phonétique comparable à celle d’un natif demeure une autre exigence. C’est cet écart, parfois minime mais audible, que l’équipe de The Brutalist a voulu réduire en postproduction.

Respeecher, un outil de retouche vocale plutôt qu’un acteur virtuel

Respeecher appartient à une famille de technologies souvent désignées sous le terme d’IA vocale. Elles analysent les caractéristiques acoustiques d’une voix et permettent de transformer ou de synthétiser certains éléments sonores. Elles peuvent servir à restaurer des archives, à adapter un doublage, à reproduire une voix avec autorisation ou à modifier finement une prise enregistrée.

Dans The Brutalist, le logiciel a été utilisé pour des corrections limitées. Jancsó a insisté sur le fait que la majorité des retouches devaient rester imperceptibles, afin de conserver l’essence de l’interprétation initiale. Cette recherche de discrétion est au cœur de la postproduction sonore : une correction techniquement parfaite mais audible comme une greffe numérique manquerait son objectif.

Le monteur a aussi évoqué son propre rôle vocal dans le processus. Certaines de ses vocalisations ont pu contribuer aux ajustements. Ce détail rappelle que l’IA ne travaille pas seule, à partir de rien. Elle utilise des matériaux fournis, sélectionnés et validés par des professionnels, dans une chaîne où montage, direction artistique, expertise linguistique et mixage restent déterminants.

Retouche vocale ciblée ou remplacement de performance ?

Ce que l’IA corrige dans le film

  • Des phonèmes, lettres et voyelles jugés difficiles à prononcer.
  • Certains passages des dialogues hongrois des deux acteurs principaux.
  • Des détails linguistiques en postproduction, après les prises de jeu.
  • Des éléments destinés à rester discrets pour le spectateur.

Ce que l’IA ne remplace pas

  • L’interprétation et l’intention de jeu enregistrées par les acteurs.
  • Le travail humain d’identification, de contrôle et de montage des corrections.
  • La préparation linguistique nécessaire avant et pendant le tournage.
  • La responsabilité artistique liée au choix d’utiliser ou non la technologie.

Un choix de production dans un film au budget contraint

La dimension économique explique en partie cette décision. Avec un budget de 10 millions de dollars, The Brutalist ne disposait pas des moyens d’une superproduction hollywoodienne, alors même que son projet visuel et narratif est ambitieux. Reprendre manuellement, une à une, les répliques nécessitant une correction de prononciation aurait demandé beaucoup de temps et de ressources.

L’IA est donc présentée ici comme un accélérateur de postproduction. Elle ne supprime pas les étapes de contrôle, mais elle peut éviter de refaire un processus lourd pour chaque son problématique. Pour une équipe resserrée, le gain n’est pas seulement financier : c’est aussi la possibilité de concentrer l’attention humaine sur les choix qui exigent un jugement artistique.

Cela ne signifie pas que l’outil est neutre ou qu’il doit devenir automatique. Dans un travail vocal, chaque retouche engage la voix d’un interprète, donc une part reconnaissable de son identité professionnelle. La question n’est pas seulement de savoir si le résultat est plus convaincant, mais aussi qui décide de la modification, avec quel accord, quelle information et quelles garanties.

Des usages visuels également évoqués

Les dialogues ne sont pas le seul domaine dans lequel l’IA a été associée au film. L’équipe a aussi évoqué une assistance pour certains dessins architecturaux et éléments de décor. Là encore, il ne s’agissait pas, selon Brady Corbet, d’images entièrement générées par une machine, mais d’un usage d’outils numériques pour enrichir certains éléments visuels.

Cette distinction compte particulièrement dans The Brutalist. Le personnage central est architecte, et l’architecture structure autant l’imaginaire du film que son récit. La question n’est donc pas simplement technique : elle touche à la valeur accordée au geste de conception, au dessin et à l’intervention des artistes qui fabriquent les décors.

Le cinéma a toujours combiné différentes formes de fabrication. Maquettes, effets optiques, retouches numériques et images de synthèse ont progressivement élargi le vocabulaire visuel des réalisateurs. L’IA s’inscrit dans cette histoire, mais elle ajoute une particularité : elle peut produire ou modifier des éléments en imitant des résultats issus du travail humain. D’où une vigilance plus forte sur l’origine des matériaux et sur la reconnaissance du travail accompli.

Pourquoi cette révélation suscite-t-elle des critiques ?

L’annonce a ravivé une inquiétude largement partagée dans les métiers de la création. Si une technologie peut modifier la diction d’un acteur après le tournage, jusqu’où peut-elle aller demain ? Peut-elle changer l’émotion d’une réplique, son rythme, sa langue ou son identité vocale ? Et, surtout, les personnes concernées ont-elles donné leur consentement explicite ?

Dans le cas de The Brutalist, Jancsó défend un usage au service de la performance et de la vitesse de production. C’est une position compréhensible dans un contexte de budget limité et de dialogues complexes. Mais elle ne suffit pas à dissiper les interrogations plus larges. Le même outil, utilisé sans cadre clair, pourrait permettre des transformations beaucoup plus importantes qu’une correction de voyelle.

Le débat rejoint les revendications syndicales déjà formulées aux États-Unis. La Writers Guild of America a notamment placé l’IA au centre des discussions sur les conditions de travail et la protection des œuvres. Ses accords récents ont cherché à empêcher qu’une IA serve à dégrader le statut, les crédits ou les droits des scénaristes. Ces règles concernent directement l’écriture, mais les questions de consentement et de transparence résonnent aussi pour les acteurs, les doubleurs, les monteurs et les techniciens du son.

Pour le public, la frontière est elle aussi délicate. Beaucoup acceptent qu’un film corrige une respiration parasite, stabilise une image ou harmonise le son, car ces opérations font partie du langage classique de la postproduction. L’IA devient plus sensible lorsqu’elle modifie une caractéristique associée à une personne, comme sa voix, son visage ou son jeu. La légitimité de l’intervention dépend alors de son ampleur, de son objectif et de la manière dont elle a été encadrée.

Ce qu’il faut surveiller dans l’usage de l’IA au cinéma

The Brutalist offre un cas concret plus nuancé que l’opposition simpliste entre cinéma « humain » et cinéma « fabriqué par l’IA ». Une correction vocale limitée peut aider une œuvre à atteindre une précision linguistique difficile à obtenir autrement. Elle peut aussi devenir problématique si elle banalise des modifications invisibles, décidées sans les artistes ou sans information du public.

Trois questions devraient guider les prochains débats. La première est celle du consentement : un acteur sait-il exactement comment sa voix sera modifiée et peut-il l’accepter ou le refuser ? La deuxième est celle de la traçabilité : les équipes et les spectateurs disposent-ils d’informations suffisantes sur la nature des transformations ? La troisième est celle de la juste rémunération, dès lors qu’une voix ou une performance sert de matière à un modèle technologique.

Dans The Brutalist, l’IA est décrite comme un instrument de précision, utilisé sur des détails de langue afin de soutenir un film porté par ses acteurs. C’est justement parce que le procédé est discret qu’il rend le débat nécessaire : plus les outils deviennent capables de se faire oublier, plus les règles qui encadrent leur emploi doivent être claires.

Questions fréquentes

Quelle IA a été utilisée dans The Brutalist ?

Le monteur Dávid Jancsó a indiqué que l’équipe avait utilisé Respeecher, un outil d’IA vocale développé par une entreprise ukrainienne. Il a servi à effectuer des retouches ciblées sur certains sons des dialogues hongrois, notamment pour améliorer la prononciation de passages joués par Adrien Brody et Felicity Jones.

Adrien Brody a-t-il été remplacé par une voix générée par IA dans The Brutalist ?

Non. L’équipe du film présente l’intervention comme une correction localisée de prononciation, et non comme un remplacement intégral de la voix ou de la performance d’Adrien Brody. Le but annoncé était de préserver l’interprétation enregistrée tout en ajustant certains phonèmes hongrois particulièrement difficiles pour un locuteur non natif.

Pourquoi l’IA a-t-elle été utilisée pour le hongrois dans The Brutalist ?

Le hongrois comporte des particularités phonétiques qui peuvent être difficiles à reproduire avec une précision native. L’IA a été employée pour corriger certains sons après le tournage. Avec un budget annoncé de 10 millions de dollars, cette solution pouvait aussi éviter un travail manuel de postproduction très long sur chaque réplique concernée.

L’IA a-t-elle aussi créé les décors de The Brutalist ?

Des usages d’IA ont été évoqués pour certains dessins architecturaux et éléments de décor. Brady Corbet a toutefois précisé que ces éléments n’étaient pas entièrement générés par l’IA. Le film les présente comme le résultat d’une assistance ponctuelle au sein d’un processus visuel qui reste porté par des choix et des interventions humaines.

Pourquoi l’usage de Respeecher fait-il débat au cinéma ?

Les outils d’IA vocale soulèvent des questions de consentement, de transparence et de rémunération. Une retouche limitée peut sembler comparable à une opération classique de postproduction. Mais la même technologie peut, en théorie, modifier davantage une voix ou imiter une personne. Les artistes et les syndicats demandent donc des règles précises pour protéger les performances.

Sources

Références consultées pour la rédaction de cet article. Les adresses sont indiquées à titre informatif et ne sont pas des liens.

  1. RedShark News, entretien avec le monteur Dávid Jancsó sur The Brutalistwww.redsharknews.com
  2. A24, page officielle de The Brutalista24films.com/films/the-brutalist
  3. Respeecher, présentation officielle des technologies vocaleswww.respeecher.com
  4. Writers Guild of America, informations sur les accords et l’intelligence artificiellewww.wga.org